Le romancier italien Antonio Pennacchi en campagne contre Silvio Berlusconi
14/05/2011
Latina (Latium) Envoyé spécial
Forts du soutien de l'écrivain, anciens communistes et ex-fascistes sont alliés pour les municipales à Latin
Il dit qu'à 61 ans, il n'a plus " l'âge pour faire ça ", que ce n'est pas son " métier ", que " les événements " lui ont imposé cette décision, que " les gens l'énervent " et que " le meilleur " de lui-même " est dans ses livres ". Mais on sent bien qu'il ment. Dans les rues tirées au cordeau de Latina, la ville fondée par Mussolini en 1932 sur les marais bonifiés de l'Agro Pontina, à une soixantaine de kilomètres de Rome, on l'arrête pour lui serrer la main, prendre de ses nouvelles. Il n'a pas l'air d'en souffrir, quoi qu'il en dise.
Antonio Pennacchi est en campagne. L'un des écrivains les plus célèbres de la Péninsule, distingué en 2010 par le prix Stregha, l'équivalent du Goncourt, pour son dernier livre Canale Mussolini (Mondadori), connu en France pour son roman autobiographique Mon frère est fils unique (Le Dilettante, 2007), a décidé de donner son nom à une liste de soutien pour les élections municipales des 15 et 16 mai : " Pennacchi per Latina ".
La liste est le concentré de son itinéraire politique. Un mariage mixte entre anciens militants fascistes d'un côté et ex-communistes, unis, disent-ils, pour " faire émerger une nouvelle classe dirigeante " dans la ville dirigée par le parti de Silvio Berlusconi. Leur but : provoquer un ballottage et appeler à voter pour le candidat de la gauche au second tour.
Antonio Pennacchi est fait lui aussi de cet alliage : élevé dans une famille nombreuse venue de Vénétie pour travailler les paludes assainies par la bonification, il milite d'abord au sein du Mouvement social italien (MSI) pour adhérer ensuite au Parti communiste lorsqu'il devient ouvrier. Contradiction ? Sa voix enfle sur le Corso della Repubblica, dont il martèle le trottoir de sa canne : " Ma pensée ne se réduit pas aux catégories droite-gauche. Le devoir de l'intellectuel est de prendre des risques et d'ouvrir des fenêtres sur le monde. "
Présentée il y a un mois au Parlement, à Rome, l'initiative des " fachocommunistes " a fait sourire. Au mieux l'a-t-on pris pour une farce, au pire pour un spot publicitaire pour les livres de Pennacchi. " Certes, c'est une façon littéraire de faire de la politique. Mais, contre le conflit d'intérêts permanent, la quasi-disparition de la notion d'intérêt général, les hommes de bonne volonté doivent se réunir pour débarrasser l'Italie de Silvio Berlusconi, explique Filippo Rossi, proche collaborateur du président de l'Assemblée nationale Gian Franco Fini et numéro six sur la liste Pennacchi. En 2002, en France, les communistes ont bien fait alliance avec la droite pour écarter Jean-Marie Le Pen. "
" Les idéologies sont dépassées, renchérit Filippo Cosignani, le candidat à la mairie soutenu par la liste Pennacchi. Désormais, il y a d'un côté le marché, l'individu et de l'autre rien du tout. Les fascistes et les communistes sont les deux seules familles politiques à avoir encore le sens de la communauté, de l'intérêt général et de l'Etat. "
Lassé d'arpenter le Corso della Repubblica, M. Pennacchi s'est assis sur le banc de marbre d'un jardin public. Tout autour, les façades blanches et lisses des bâtiments publics témoignent de l'empreinte de Mussolini sur cette terre qui a inspiré tous les livres de l'écrivain. Latina est une sorte de Celesteville, la cité idéale de Babar l'Eléphant, imaginée par un disciple du Bauhaus. La préfecture, la mairie, la tour des milices sur la place du Peuple, l'église Saint-Marc et, un peu plus loin, le siège de la gendarmerie financière en forme de M rivalisent d'austérité et de grandeur.
Il a repris sa plainte : " J'aimerais mieux m'occuper de moi, de mes livres, qui à présent se vendent. Mais je ne pouvais pas déserter cette bataille. " " Mussolini a construit cette ville en la faisant sortir de la boue, moi, avec mes livres, je lui ai donné son âme ", plastronne-t-il.
Passant d'une citation de Mao à une autre du Duce, il fustige les politiciens corrompus de Latina qui ont trahi " l'esprit de la bonification ". Silvio Berlusconi, qu'il exècre, n'a droit qu'à un seul commentaire : " Mussolini aussi fréquentait les putains, mais il n'en faisait pas des ministres. "
Nostalgie des lois raciales, de l'huile de ricin que l'on faisait ingurgiter de force aux opposants avant de les exiler ou, pire, de les faire disparaître ? " Pour vous, les Français, c'est facile de faire le tri dans votre héritage, analyse l'écrivain. La droite pétainiste a collaboré avec les nazis, elle était raciste. Donc elle est à juste titre condamnée. En Italie, c'est plus compliqué. La dictature fasciste n'a pas tout de suite été raciste. Des architectes juifs ont inventé l'architecture rationaliste comme à Latina. La bonification est une reconquête des terres au profit des plus pauvres. Le jugement de l'Histoire sur le fascisme ne peut pas être totalement négatif. " Pour faire bonne mesure, il ajoute : " J'ai aussi la nostalgie de l'Armée rouge. J'aurais tellement aimé que tous les hommes soient égaux. "
Dans le programme qu'il souhaiterait voir adopté par son candidat se mêlent les âmes de Pennacchi le Rouge et Pennacchi le Noir : un appel pour une nouvelle industrialisation appelée " nouvelle bonification " afin que sa ville échappe à un destin de cité-dortoir satellite de Rome, l'édification d'une statue " en plastique parce que le bronze et le marbre sont dépassés " du fondateur de Latina.
Ailleurs on lit : " Chaque bourg de la ville doit avoir un cimetière. Pourquoi les gens, après avoir vécu à la campagne, devraient-ils aller en ville après leur mort ? " Bonne question. " C'est vrai, reconnaît Antonio Pennacchi, il y a un peu de confusion. Mais est-elle en moi, ou dans la réalité ? "
Lundi 16 mai, au deuxième jour du vote, il saura si son pari de rebattre les cartes de la politique est réussi. Il feint de s'en moquer. " Je ne sais pas combien de voix je vais prendre. On ne demandait pas aux missionnaires combien de sauvages ils avaient converti ! "
Philippe Ridet
